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« Le défi, c’est d’être chrétien en préservant son identité arabe »


Sœur Muna Totah : La religieuse au milieu des petits de l´école des sœurs de Saint-Joseph de l´Apparition.

Minorité de la minorité, les chrétiens de Ramleh naviguent entre leur désir de s’intégrer à la majorité juive et leur refus d’être assimilés aux musulmans. Au point que certains rejettent leur identité palestinienne, voire arabe. Un tiraillement très intime qui reste peu abordé à l’échelle collective.

Par Cécile Lemoine

Karlos esquisse un mouvement de recul. Ses yeux s’écarquillent derrière ses lunettes fines. “Comment te présentes-tu ? Comme un Palestinien, comme un Israélien ?” Notre question l’a affolé, et le jeune homme de 22 ans élude : “Je ne parle pas politique.” “Tu es arabe ?” “Oui.” “Tu es Israélien ?” “Oui, je suis chrétien israélien.” Derrière lui, le sapin de Noël prend forme. Très actif au sein de la paroisse latine de Saint-Nicodème, Karlos Amsis est venu donner un coup de main pour finir d’installer les décorations dans la cour de l’église. Karlos parle arabe et a des racines arabes. Pourtant, il ne se définit pas comme tel. Tout, de sa réaction à sa réponse, illustre les tiraillements identitaires qui traversent la communauté chrétienne israélienne. “C’est dur d’être chrétien en Israël : dans la conscience collective, les mots “arabe” et “chrétien” sont antinomiques”, expose Yasmine Alkalak, née dans la ville voisine de Lod, et mariée à un chrétien de Ramleh. “La majorité commande. Les minorités suivent le courant dominant, sans que cela soit vraiment volontaire”, développe le frère Abdel Massih Fahim, curé de la paroisse latine.

Cet éloignement des racines se manifeste au travers d’une autre réalité : la perte de la langue arabe. “Quand je rends visite aux familles et que je donne des chocolats, les parents disent à leurs enfants : “Dis “toda” (merci, en hébreu) au père Abdel Massih”, raconte le franciscain d’origine égyptienne. Au point qu’il a dû s’adapter : “À la paroisse, j’ai une quinzaine d’enfants qui ne maîtrisent pas assez l’arabe pour suivre nos cours de catéchisme, donc j’ai ouvert un cours en hébreu pour eux. J’imprime des prières arabes écrites en lettres hébraïques.”


Karlos Amsis, un jeune paroissien de Saint-Nicodème, l'église latine de Ramleh,
et Yasmine Alkalak qui travaille à l'école Saint-Joseph.
© Photos MAB/CTS

Si ce mouvement s’observe aussi dans les autres villes mixtes israéliennes ( Jaffa, Acre, Haïfa…), il prend une autre ampleur à Ramleh. Peuplée de 78 % de juifs et de 22 % d’arabes, la ville est plutôt pauvre, et surtout gangrénée par le crime organisé. “Ici, arabe égale musulman, et musulman égale mafia”, résume sœur Muna Totah, directrice de l’école Saint-Joseph. “Pour les chrétiens, le plus important, c’est de ne pas être assimilés aux musulmans”, observe Vivian Rabia, qui gère l’Open House, un centre consacré au dialogue entre juifs et arabes, et qui revendique son identité palestinienne. Un petit ovni à Ramleh.

Violences, meurtres, règlements de compte, explosions, corruption… Les clans mafieux arabes font planer la peur, et vivre des stéréotypes perceptibles dans chaque conversation. Yasmine Alkalak, qui supplée sœur Muna à la direction de l’école depuis 2017, donne un exemple très concret de cette distanciation : “Une année, la fête de la sainte Croix tombait le même jour que l’Aïd musulman. J’ai écrit un message dans le groupe WhatsApp’ de l’école pour fêter de joyeuses fêtes aux familles de nos élèves, qui comptent un quart de musulmans. Les chrétiens m’ont reproché de les avoir mis sur le même plan qu’eux.” “Les chrétiens veulent ressembler aux juifs. Ils veulent être aimés, être modernes”, abonde Vivian Rabia.

Depuis le 7 Octobre, la psyché israélienne a systématiquement lié les concepts de “Palestine” et “palestiniens” à celui de “terrorisme”. “Israël est un pays très raciste”, déplore Moussa Saba, avocat bien bâti et membre du conseil municipal de Ramleh, qui se présente comme un “chrétien arabe de citoyenneté israélienne”. Pour éviter la mise au ban et parfois les arrestations, les citoyens arabes d’Israël se censurent et s’éloignent de ces causes.

“L’identité ce n’est pas que ce qui est écrit sur une carte, c’est surtout ce qu’on ressent”, philosophe Vivian Rabia. Concept mouvant, qui mute et se transforme au gré des expériences de la vie, l’identité est un chemin. Et les chrétiens d’Israël sont à l’un de ses croisements.

Depuis un petit bureau qui ne paye pas de mine, Moussa soutient que les problèmes de la communauté chrétienne sont liés au système éducatif : “Il y a trois écoles privées chrétiennes à Ramleh. Aucune ne perçoit les mêmes aides que les autres écoles. Résultat, les frais de scolarité restent chers (entre 1300 et 1700 € par an et par élève, NDLR), nos profs sont moins payés, et les parents mettent leurs enfants dans les écoles publiques israéliennes.” Yasmine Alkalak est passée par là. “Dans les années 1970, les familles investissaient dans leurs garçons. Mes frères sont allés à l’école Terra Sancta de Jaffa, mais moi, on m’a mise dans une école gouvernementale. Pour beaucoup, c’était la seule option abordable : il y avait 20 autres élèves chrétiens.” À Lod, elle grandit au rythme du calendrier juif : “Nos voisins étaient juifs. Mes parents voulaient que je sois normale, et pour Pourim, ma mère me déguisait en reine Esther”, se souvient Yasmine. Éloignée du christianisme, elle renoue avec ses racines quand elle emménage à Neve Shalom-Wahat as Salam avec son mari et leurs deux enfants. Véritable îlot de vie partagée, ce village compte autant d’habitants juifs que d’habitants arabes. “Ce fut comme un réveil, raconte Yasmine. J’étais entourée de juifs et de musulmans pleins de questions face au christianisme. Je n’avais pas les réponses, alors j’ai pris quatre années d’études religieuses au Bible College de Bethléem.”


Moussa Saba : Devant son étude d´avocats et de notaires à Ramleh.
© Photos MAB/CTS

Un long chemin qui l’a réconciliée avec son identité et qui l’a rendue critique du système : “Il n’y a pas de place pour le christianisme et son Histoire dans les programmes scolaires gouvernementaux. Dans les écoles arabes, on vous parle de l’histoire du Coran, et dans les écoles hébraïques, on vous parle de l’histoire de la Torah. Le christianisme n’est évoqué que sous le prisme des Croisades.” Résultat : “Nos enfants chrétiens ne savent pas qui ils sont”, regrette sœur Muna, que ce phénomène  rend  terriblement perplexe. Originaire de Ramallah, en Cisjordanie occupée, la religieuse de 43 ans est palestinienne jusqu’au bout des ongles. “Pourquoi ? Parce qu’ils sont mélangés. Ils sont arabes, mais ils ne sont pas Palestiniens. Ils sont Israéliens mais ils ne sont pas juifs. Ils sont chrétiens, mais ils habitent une ville juive. Dans le processus éducatif, le plus important pour la stabilité de l’enfant, c’est qu’il sache qui il est. Le défi, c’est d’être chrétien en préservant son identité arabe. C’est pour cela qu’à Saint-Joseph, nous avons décidé de renforcer leur identité chrétienne. C’est notre objectif.” La technique est celle du ruissellement : toucher les familles par les enfants. “J’ai fait un cours sur les saints arabes, et les élèves ont rapporté les polycopiés chez eux. Les parents ont redécouvert ces histoires et cette partie de leur identité”, se félicite la religieuse à l’énergie débordante.

Ancien responsable des écoles chrétiennes en Israël, le père Abdel Massih a tenté de combler ce manque, en coordonnant la rédaction d’un livre sur l’Histoire chrétienne en arabe. Il milite auprès du ministère de l’Éducation pour que cette matière puisse être présentée aux examens. Mais à l’école Terra Sancta, attenante à la paroisse, les interrogations autour de l’identité restent cantonnées au cercle privé : “Les enfants ont déjà beaucoup de problèmes, et j’ai le sentiment qu’en parler à l’école ajouterait une nouvelle couche de difficultés”, glisse Nisreen Zaarour, directrice du lycée.


Nisreen Zaarour : La jeune directrice du lycée (catholique) de Ramleh.

Si la problématique est clairement identifiée, les réponses n’en sont qu’à leurs balbutiements. C’est pour changer cela que Vivian Rabia, communiste invétérée qui s’est toujours tenue à distance des institutions ecclésiastiques, a accepté de rejoindre le conseil de l’Église orthodoxe de Ramleh. Restée célibataire, elle se soucie de l’évolution de ses neveux et nièces : “Ils veulent être riches, ils veulent voyager, ils m’écrivent en hébreu… Peu importe combien les chrétiens tentent de s’intégrer, au final, on sera toujours différent, il faut qu’on en ait conscience, souligne la sexagénaire aux cheveux de jais. Si, individuellement, les chrétiens arrivent à s’intégrer, collectivement, ce processus est un échec parce qu’il s’accompagne d’une perte de repères.” Moussa, Yasmine, Vivian, Nisreen… Tous se disent aujourd’hui à l’aise avec leur identité arabe. Ils ont eu l’espace et les moyens de réfléchir au sujet. Mais cette génération qui a grandi dans les années 1970, au contact de grands-parents ayant vécu la Nakba, n’est pas la génération qui grandit aujourd’hui avec les réseaux sociaux. “L’identité ce n’est pas que ce qui est écrit sur une carte, c’est surtout ce qu’on ressent”, philosophe Vivian Rabia. Concept mouvant, qui mute et se transforme au gré des expériences de la vie, l’identité est un chemin. Et les chrétiens d’Israël sont à l’un de ses croisements.


Terre Sainte Magazine, #701, Jan-Fév 2026

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