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La jeunesse arabe face à son avenir

Durant une semaine cet été passé se sont tenues à Beyrouth les Journées Régionales de la Jeunesse (JRJ). L’évènement a rassemblé plus de 350 jeunes chrétiens du Moyen-Orient. Le père Gabriel Khairallah, jésuite franco-libanais en charge du projet, nous livre ici son témoignage.

Par Claire Riobé

Au début des JRJ, dans quel état d’esprit étaient ces jeunes chrétiens venus du monde arabe?

À vrai dire c’était assez hétéroclite. Il y avait un sentiment d’insécurité chez de nombreux jeunes, lié au fait qu’ils se savent minoritaires dans des pays où l’islam est majoritaire, et où un courant de cette religion se radicalise. Donc les jeunes se demandent comment ils vont vivre avec ça.

D’autres jeunes, une minorité, disaient au contraire “C’est mon pays, et je veux y construire un projet avec d’autres”. Ce sont les mêmes qui disent “Même si l’on avait la possibilité de partir, on hésiterait. C’est partout pareil, on sait qu’il y a aussi des crises en Occident donc finalement mieux vaut rester chez nous et prendre le taureau par les cornes”.

Et puis chez d’autres jeunes, il y avait une peur vis-à-vis de l’avenir. Ceux-là se disent qu’ils veulent bien rester [au Proche- Orient] mais se demandent quel projet l’Église peut leur proposer, quelle forme de gouvernement leur État va prendre, quelle place ils auront pour vivre dignement. Ils se rendent compte que l’avenir est complètement flou, même en Occident, et se demandent ce qu’ils vont bien pouvoir construire. Et ce qu’on leur dit souvent, c’est que l’avenir sera ce qu’eux veulent bien en faire. Certains ont envie de prendre part à l’Histoire, d’autres le veulent mais sont sceptiques, d’autres sont découragés.

Qu’attendaient-ils de cette rencontre?

Beaucoup voulaient se connaître entre eux et essayer de tisser des liens en tant que chrétiens du monde arabe, car ils se sont rendu compte qu’ils étaient réellement fragmentés dans la région. Ces JRJ étaient l’occasion de se rencontrer et de comprendre, par exemple, comment se vit la rencontre avec l’islam dans chaque pays, le rapport à l’État et comment chaque jeune vit en citoyen dans son pays.

Et puis les jeunes étaient en recherche d’une Église qui leur propose des projets. J’ai senti qu’ils avaient un certain questionnement vis-à-vis de l’institution ecclésiale. Est-ce que l’Église est seulement une institution qui s’accapare le pouvoir, qui s’embourgeoise avec un clergé qui vit confortablement, ou bien est-ce l’Église du peuple de Dieu, qui participe tout entière à un projet d’avenir ? On sent chez beaucoup de jeunes un désir de prendre leur place dans l’Église et de sortir du schéma clérical. C’est un peu ambigüe parce qu’en même temps ils sont dans une certaine révolte vis-à-vis de l’institution, en même temps cette Église leur donne une appartenance identitaire et un sentiment de sécurité.

Le thème de la rencontre était “De sa paix dépend votre paix”. Faut-il demander aux jeunes de faire table rase du passé pour bâtir la paix?

Alors revenons sur le contexte dans lequel a été dite cette parole. Lorsque le peuple d’Israël a été déporté à Babylone, le prophète Jérémie a eu ce mot De ma paix dépendra votre paix -Jr 29, 7- c’est-à-dire “de la paix de l’ennemi dépendra votre paix”. Imaginez le peuple d’Israël qui écoute cela et s’entend dire que même s’il est en exil, en déportation même, il doit être un acteur de paix. C’est très fort, on se rend compte à quel point la parole biblique dérange, à quel point elle est rude. Et n’était pas plus audible à l’époque qu’aujourd’hui.

Nous ne demandons surtout pas aux jeunes de faire table rase du passé. Au contraire nous leur demandons de relire leur passé de manière vraie et d’en tirer des conclusions, pour savoir comment lire le présent et construire l’avenir pour leurs enfants. Parce qu’on a souvent tendance à exagérer le passé dans l’inconscient collectif. Au Liban, nous avons connu la guerre mais n’avons pas su en tirer les conséquences. Je veux donc dire aux jeunes “Ne faites pas l’erreur que ma génération a faite”.

Avez-vous senti que les jeunes arabes étaient prêts à cette paix?

Oui honnêtement la majorité était prête à ça, ce qui m’a même agréablement surpris. Je n’ai jamais entendu de discours défaitiste, de “à quoi bon”, de scepticisme, honnêtement. Je vais vous donner un exemple. Pendant une conférence, un intervenant a tenu aux jeunes le discours suivant : “Pourquoi voulez-vous partir à l’étranger ? Vous n’avez rien à envier à la France, là-bas il n’y a plus de famille, plus de valeurs, etc”. Et les jeunes sont allés contre lui en lui demandant de quel droit il venait au milieu d’eux diaboliser l’Occident. Ces jeunes, qui n’avaient jamais mis les pieds en France, ne voulaient pas qu’on leur serve un discours de diabolisation. Face à cette réaction, je me suis dit, tiens, il y a vraiment quelque chose qui passe. Oui, la majorité des jeunes était prête à entendre ce discours de paix, d’ouverture, et ça a été une vraie surprise.

Comment leur donner envie de devenir des acteurs de paix?

En leur donnant des projets. Et c’était ça, le but des JRJ : en leur disant que c’est à eux de prendre en main leur avenir, qu’ils sont appelés à en devenir des acteurs. En leur disant “L’Église c’est aussi vous”. Un jeune d’Alep m’a répondu “Vous savez, c’est bien gentil mais chez nous le curé à la main sur tout. Il faut que tout passe par le prêtre”. Ça, c’est un problème. Nous devons donc aussi nous demander comment on peut pousser petit à petit l’Église à se décléricaliser ici, au Proche- Orient. Il faut laisser de la place aux jeunes et nous-mêmes, prêtres, ne pas avoir peur de laisser notre pouvoir, de le partager avec eux ! Arrêtons de prendre les jeunes pour des enfants.

Sur quoi est-ce que vous, et ces jeunes, fondez votre espérance?

Nous fondons notre espérance sur le Christ et sur la Résurrection du Christ, tout simplement. Et moi je fonde mon espoir (je distingue l’espoir et l’espérance) sur chacun de ces jeunes. Sur l’Église aussi, comme institution et peuple de Dieu (…). Comme disait saint Paul, lorsqu’il était pourchassé et mis en prison “Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ?” La mort? Non. Rien ne peut nous séparer de l’amour du Christ -Rm 8, 35-39.

Que répondez-vous aux jeunes qui souhaitent émigrer malgré tout?

Il ne m’est pas facile de répondre à cette question. Moi-même j’ai eu la chance, de par ma famille, d’avoir la double nationalité. Et je vois aujourd’hui tous les avantages que j’ai à avoir un passeport français. Qu’est-ce que je peux leur dire ? Vous savez, en tant que professeur d’université, j’encourage mes étudiants à partir parce que voyager ouvre l’esprit. À ces jeunes, je demande d’une part de ne pas idéaliser l’Occident, et d’autre part de ne pas couper les liens avec leurs racines natales. Je leur dis d’aller voir l’Église d’Occident, qui est très différente d’ici. L’Église française par exemple est une Église qui se bat, en prise avec la sécularité, qui peut être tentée par la fermeture. Je dis à mes étudiants d’aller regarder tout ce qui s’y passe et de ne pas être dans l’idéalisation. Tous les scandales liés à la pédophilie, par exemple, les choquent beaucoup: ils n’en reviennent pas de la liberté de la presse à l’encontre du clergé, parce qu’au Proche-Orient la pédophilie au sein de l’Église est un sujet tabou. Je leur dis donc “Vous voulez partir, allez-y ! Mais essayer de faire en sorte que ce ne soit pas par peur”.


En route
Départ en bus vers les expériments (expérience de service en groupe).

Dans quel état d’esprit sont rentrés les jeunes?

Vraiment dans la joie et la consolation. Les jeunes étaient plus qu’heureux, vraiment consolés. Ils sont revenus portés par cette expérience d’Église qui dépasse les frontières de l’institution, portés d’avoir vu qu’ensemble on peut faire la fête, danser, partager et parler sans que la peur ait le dernier mot.

Des JMJ recentralisées
Les jeunes chrétiens du monde arabe manquent d’occasions de se rencontrer, de célébrer leur foi et de partager sur les questions qu’ils se posent. Ils éprouvent le besoin d’un discours spirituel et théologique qui exprime de manière authentique leur situation. C’est dans cet esprit que sont nées en 2006 les JRJ. L’édition 2019 au Liban est la 5e après l’Égypte en 2006, la Syrie en 2009, le Liban en 2012 et l’Égypte de nouveau en 2015.

Source : Terre Sainte Magazine - Novembre/Décembre 2019 #664

 

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